Pourquoi les agriculteurs manifestent

Pourquoi les agriculteurs manifestent ?

Les agriculteurs manifestent principalement pour dénoncer des revenus insuffisants malgré un travail acharné, l’accumulation de normes contradictoires, la concurrence déloyale des importations qui ne respectent pas les mêmes règles, et un sentiment profond de mépris de la part de la société et des politiques. Les blocages de 2024 ont rassemblé des milliers d’exploitants à bout de souffle face à des charges qui explosent, des prix de vente qui stagnent et un avenir incertain pour leurs enfants.

Vous avez vu les tracteurs bloquer les routes et vous vous demandez ce qui pousse des gens normalement discrets à descendre dans la rue ? Je vais vous expliquer franchement ce qui nous a amenés à manifester. J’ai participé moi-même aux blocages de janvier 2024 avec une cinquantaine de collègues de l’Eure-et-Loir. Ce n’était pas un coup de tête ni une lubie, c’était l’aboutissement de quinze ans de frustrations accumulées.

Pourquoi les agriculteurs manifestent

Des revenus qui ne suivent pas le travail fourni

Le revenu moyen d’un agriculteur stagne depuis vingt ans pendant que tout augmente autour. Comme je l’expliquais dans mon article sur les revenus des fermiers, je gagne environ 32 000 euros par an pour 60 heures de travail hebdomadaire. Mon beau-frère ouvrier dans une usine touche 28 000 euros pour 35 heures et cinq semaines de congés. François qui trait ses vaches tous les jours de l’année plafonne à 22 000 euros, moins qu’un SMIC.

Les prix de vente n’augmentent pas alors que les charges explosent. Mon blé se vendait 180 euros la tonne en 2010, il vaut 200 euros aujourd’hui. Pendant ce temps, mes engrais ont doublé, mon carburant a pris 40%, mon assurance a augmenté de 35%. Pierre me montrait ses factures : ses coûts de production ont grimpé de 45% en cinq ans, ses prix de vente de 8%.

La grande distribution écrase les marges depuis des décennies. Le litre de lait se paie 0,42 euro à François, il se vend 1,20 euro en magasin. Les supermarchés empochent la différence pendant qu’on survit avec des miettes. Didier vend ses poulets 23 euros pièce en direct, le même poulet part à 28 euros dans les magasins de producteurs. Les intermédiaires se gavent sur notre dos.

Les aides PAC comblent artificiellement le trou mais diminuent progressivement. Sans mes 41 000 euros d’aides annuelles, mon revenu tomberait à 18 000 euros. Catherine touche 12 000 euros d’aides qui représentent 40% de ses revenus. Les réformes successives réduisent les enveloppes, on sait qu’on ne pourra pas compter dessus éternellement.

Cette pression financière permanente use moralement et physiquement.

Pourquoi les agriculteurs manifestent

L’avalanche de normes contradictoires

Chaque année apporte son lot de nouvelles réglementations. Entre les directives européennes, les lois nationales, les arrêtés préfectoraux et les règlements locaux, on ne s’y retrouve plus. François passe deux jours par mois rien qu’à remplir des déclarations, des registres, des formulaires. Pierre a embauché une secrétaire à mi-temps juste pour gérer l’administratif qui explose.

Les normes se contredisent entre elles. On nous demande de produire plus pour nourrir la France, mais avec moins d’intrants, moins d’eau, moins de terres. Catherine doit réduire son cheptel pour respecter les nouvelles normes environnementales, mais comment elle fait pour vivre avec 20 chèvres au lieu de 30 ? Didier veut agrandir son élevage de poulets, impossible sans investir 80 000 euros dans un nouveau bâtiment aux normes.

Les contrôles s’accumulent sans cohérence. En 2023, j’ai eu quatre contrôles différents : PAC, nitrates, bien-être animal, conditionnalité environnementale. Chaque contrôleur arrive avec sa grille, ses critères, ses exigences. François a pris une amende de 800 euros parce qu’un de ses registres n’était pas à jour d’une semaine. Pierre a perdu 2 000 euros d’aides pour un problème de haie mal déclarée.

Les délais de mise en conformité sont impossibles à tenir. Quand une nouvelle norme tombe, on a six mois pour s’adapter. Sauf qu’investir 50 000 euros dans un nouveau système de traitement des effluents, ça ne se décide pas en deux jours. Marcel a dû emprunter en catastrophe pour se mettre aux normes, son banquier lui a imposé des taux prohibitifs à cause de l’urgence.

Cette bureaucratie étouffante nous transforme en gratte-papier plutôt qu’en producteurs.

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La concurrence totalement déloyale

Les importations ne respectent pas les règles qu’on nous impose. On interdit certains pesticides en France, mais on importe des tomates espagnoles produites avec ces mêmes produits. François ne peut pas utiliser d’antibiotiques préventifs sur ses vaches, mais le poulet ukrainien qui inonde nos supermarchés vient d’élevages qui les utilisent massivement. Catherine trouve ça complètement hypocrite.

Les accords de libre-échange cassent les prix. Le Mercosur va faire entrer 99 000 tonnes de viande bovine sud-américaine par an. Pierre calcule que ça représente 10% de notre production nationale vendue à des prix défiant toute concurrence. Comment je fais pour vendre mes Charolaises face à du bœuf argentin produit sans aucune des contraintes qu’on nous impose ?

Les normes sociales et environnementales ne sont pas les mêmes partout. Un éleveur polonais paie ses salariés 800 euros par mois, moi je paie 1 800 euros de SMIC. Un céréalier ukrainien n’a pas nos contraintes de rotation de cultures ni nos obligations de jachère. François dit qu’on nous demande de courir un 100 mètres avec des boulets aux pieds contre des types en baskets.

La traçabilité n’est pas exigée pour les importations. Didier vend ses poulets avec une traçabilité totale : date de naissance, alimentation, abattage, tout est noté. Le poulet brésilien dans les rayons n’a aucune information fiable. Catherine trouve aberrant qu’on contrôle chaque gramme de fromage qu’elle produit pendant que des tonnes de produits arrivent sans aucune garantie.

Ce deux poids deux mesures nous met en rage et détruit notre compétitivité.

Pourquoi les agriculteurs manifestent

Le sentiment de mépris généralisé

La société nous voit comme des pollueurs et des assistés. On nous traite de subventionnés alors qu’on nourrit le pays. François a entendu à la télé qu’on recevait des aides « pour rien faire ». Ça l’a mis hors de lui, lui qui se lève à 5h tous les matins depuis vingt ans. Pierre en a marre qu’on le montre du doigt pour ses épandages alors qu’il respecte toutes les réglementations.

Les politiques nous promettent tout et ne font rien. À chaque élection, on nous jure qu’on va nous aider, défendre nos intérêts, simplifier les normes. Résultat : toujours plus de contraintes, toujours moins de soutien. Catherine ne vote même plus tellement elle est dégoûtée. Didier dit qu’on nous utilise comme variable d’ajustement budgétaire.

Les consommateurs veulent du local et du bio mais achètent le moins cher. Tout le monde réclame des produits de qualité, français, respectueux de l’environnement. Mais au moment de payer, 80% des gens prennent le produit le moins cher, souvent importé. François voit ses voisins acheter du lait allemand à 0,89 euro le litre alors qu’ils savent qu’il produit du lait local à 500 mètres.

Les médias nous caricaturent systématiquement. Dès qu’il y a un problème environnemental, on montre l’agriculture. Les pesticides, la pollution de l’eau, le réchauffement climatique, c’est toujours notre faute. Pierre en a marre qu’on nous présente comme les méchants alors que l’industrie et les transports polluent bien plus que nous.

Ce mépris permanent détruit notre moral et notre fierté du métier.

Les charges qui ne cessent d’exploser

Le carburant plombe notre budget sans qu’on puisse rien y faire. Je consomme 12 000 litres de GNR par an. Quand le gasoil passe de 1 euro à 1,50 euro le litre, je perds directement 6 000 euros de revenu. François a vu sa facture carburant passer de 8 000 à 13 000 euros en trois ans. On ne peut pas répercuter cette hausse sur nos prix de vente, on la subit de plein fouet.

Les engrais ont explosé après la guerre en Ukraine. En 2021, je payais l’azote 350 euros la tonne. En 2022, il a grimpé à 850 euros. Ma facture engrais est passée de 28 000 à 52 000 euros d’un coup. Pierre a dû réduire ses doses de 30% pour tenir son budget, au détriment de ses rendements.

Les assurances augmentent tous les ans sans justification. Mon assurance multirisque climatique me coûtait 6 000 euros en 2019, elle est à 9 500 euros aujourd’hui. Catherine a vu sa prime responsabilité civile doubler en cinq ans. Didier paie 3 500 euros d’assurance pour son élevage de poulets contre 2 000 euros il y a quatre ans.

Les pièces détachées et la maintenance deviennent prohibitives. Un alternateur de tracteur coûte 850 euros aujourd’hui contre 450 euros il y a cinq ans. François a payé 380 euros un filtre hydraulique qui en valait 180 euros auparavant. Pierre dit que les concessionnaires profitent de notre dépendance pour nous facturer des prix indécents.

Cette inflation généralisée réduit notre marge jusqu’à l’étranglement.

L’avenir bouché pour nos enfants

Transmettre sa ferme devient un parcours du combattant. Les normes pour l’installation d’un jeune agriculteur exigent des investissements colossaux. François voudrait que son fils reprenne, mais il faudrait 200 000 euros de mise aux normes des bâtiments. Catherine n’a aucun repreneur en vue, personne ne veut reprendre une exploitation aussi contraignante pour si peu de revenus.

Les jeunes fuient le métier massivement. Sur les dix gamins de ma classe de BTSA, deux seulement sont restés en agriculture. Les autres sont partis vers des métiers moins pénibles et mieux payés. Pierre connaît quatre exploitations dans un rayon de 10 km qui vont fermer dans les cinq ans faute de repreneur.

Le prix du foncier explose et rend impossible l’agrandissement. Les terres agricoles atteignent 8 000 à 10 000 euros l’hectare dans ma région. Un jeune qui veut s’installer sur 100 hectares doit débourser 800 000 euros rien que pour le foncier. François dit qu’on réserve l’agriculture aux fils de famille ou aux financiers, plus aux passionnés.

L’endettement nécessaire décourage les vocations. Pour reprendre une ferme moyenne, il faut emprunter 300 000 à 500 000 euros sur vingt-cinq ans. Didier a calculé qu’il rembourse encore 8 000 euros par an quinze ans après son installation. Catherine porte 180 000 euros de dettes à 58 ans, elle ne sera jamais propriétaire de son outil de travail.

Cette impasse générationnelle détruit l’agriculture familiale et nos campagnes.

Ce qu’on demande vraiment

Des prix rémunérateurs qui couvrent nos coûts de production. On ne réclame pas la lune, juste de pouvoir vivre décemment de notre travail. François voudrait vendre son lait 0,50 euro le litre au lieu de 0,42 euro, ça lui donnerait 5 000 euros de plus par an. Pierre demande 220 euros la tonne de blé au lieu de 200 euros pour compenser l’inflation des charges.

Une vraie protection aux frontières avec réciprocité des normes. Si on nous interdit un produit, on doit interdire l’importation de productions qui l’utilisent. Catherine trouve normal que le fromage étranger respecte les mêmes règles sanitaires que le sien. Didier veut qu’on taxe les poulets importés qui ne respectent pas nos standards.

Une simplification drastique des normes et des contrôles. François réclame un guichet unique au lieu de dix administrations différentes. Pierre voudrait qu’on nous fasse confiance au lieu de nous contrôler sans arrêt. Marcel demande qu’on arrête de changer les règles tous les six mois, le temps qu’on s’adapte à une norme, une nouvelle tombe.

Un vrai respect et une reconnaissance de notre métier. Catherine en a marre qu’on la traite de polleuse, elle veut qu’on reconnaisse qu’elle nourrit les gens et entretient le paysage. Didier voudrait qu’on arrête de nous présenter comme des assistés, on travaille dur pour gagner notre vie. François rêve qu’on valorise l’agriculture auprès des jeunes au lieu de la dénigrer systématiquement.

Ces revendications ne sont ni excessives ni déraisonnables, juste du bon sens.

Ma vision du mouvement

Les manifestations n’étaient pas dirigées contre les citoyens. Quand on a bloqué l’A10 en janvier, on laissait passer les ambulances, les médecins, les gens qui allaient travailler. François distribuait des pommes gratuites aux automobilistes. Pierre expliquait patiemment nos problèmes à ceux qui s’arrêtaient discuter. On voulait se faire entendre, pas emmerder les gens.

Le mouvement a dépassé les clivages syndicaux habituels. J’ai manifesté avec des types de la Confédération Paysanne que je ne fréquente jamais d’habitude. Catherine a bloqué avec des jeunes bio et des vieux céréaliers conventionnels. Didier a vu des éleveurs et des maraîchers côte à côte. La colère était tellement forte qu’elle a réuni tout le monde.

Les résultats restent décevants par rapport aux promesses. On nous a reçus au ministère, on nous a fait de belles annonces. Trois mois après, rien n’a vraiment changé. François attend toujours la simplification administrative promise. Pierre n’a vu aucune protection supplémentaire aux frontières. Catherine constate que les normes continuent de pleuvoir.

Le risque c’est qu’on reparte manifester encore plus fort. Didier dit que si rien ne bouge d’ici la fin de l’année, la prochaine fois, ça sera plus radical. Pierre parle de grève totale avec blocage des coopératives et des abattoirs. François évoque des actions plus dures si on continue à nous ignorer.

Vous comprenez maintenant pourquoi les agriculteurs manifestent. Ce n’est pas par plaisir qu’on passe nos nuits sur les ronds-points ou qu’on bloque les routes avec nos tracteurs. C’est parce qu’on n’a plus d’autre choix pour se faire entendre. Après des années à courber l’échine, à accepter des revenus misérables, à subir des normes absurdes et une concurrence déloyale, on a craqué. Le mouvement de 2024 n’était que le symptôme d’un malaise profond qui gangrène l’agriculture française depuis vingt ans.

Si rien ne change structurellement, si on continue à nous presser comme des citrons tout en nous traitant de privilégiés, les manifestations reviendront inévitablement. Parce qu’au bout d’un moment, quand vous travaillez 60 heures par semaine pour gagner moins qu’un SMIC, qu’on vous impose des règles que vos concurrents étrangers ne respectent pas, et qu’on vous traite de pollueur subventionné, vous n’avez plus rien à perdre.

Et un agriculteur qui n’a plus rien à perdre, c’est quelqu’un qui descend dans la rue avec son tracteur pour dire stop. J’espère simplement qu’on sera enfin entendus avant que le tissu agricole français ne se déchire complètement et que nos campagnes ne deviennent des déserts productifs abandonnés aux importations et aux friches.

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